Il nous faut préciser, avant de commencer, que les processus de consultation impliquent deux aspects : un aspect navigation pour accéder à l'information recherchée, et un aspect prise de connaissance, une fois l'information localisée.
La réflexion que nous menons dans ce chapitre se situe à un haut niveau d'abstraction. Nous supposerons que le système de lecture envisagé dispose de toutes les ressources nécessaires. Par exemple, les supports textuels et sonores seront disponibles si nécessaire, de même que certaines fonctions novatrices, aujourd'hui encore, à l'état de prototype.

Fig. 5.1 - Schéma de la phase de constitution d'un document sonore.
Le document sonore résulte, voir figure 5.1, de deux processus : la numérisation et le formatage. Le formatage consiste :
- à reproduire l'architecture du document d'origine exploitable par un logiciel de lecture de document sonore ;
- en un traitement du fichier sonore numérisé, afin de rendre exploitable, de manière informatique la structure intrinsèque du document.
La représentation de cette structure ne sera pas abordée dans notre étude, car, elle nécessite, à notre sens, une étude poussée aussi intéressante que délicate.
Pour chacune des catégories proposées, nous analyserons d'abord la composition du document papier qui persistera sous la forme numérique. En effet, le processus de préparation (cf. figure 5.1) ne devra, en aucun cas, altérer la structure du document. Les stratégies de consultation seront, ensuite, analysées sur le support numérique, résultat de la préparation. Il sera souvent fait allusion à la métaphore de la lecture visuelle. Puisqu'il n'existe pas de terminologie dédiée à la tâche de lecture par écoute, nous emploierons, parfois abusivement, le terme texte pour désigner la partie du signal sonore correspondante à un passage du texte écrit. Il ne sera pas toujours fait la distinction entre texte écrit et texte parlé. De la même manière, il peut nous arriver d'utiliser le verbe lire à la place du verbe écouter (1).
On peut identifier quatre grandes catégories de documents qui se distinguent par la nature de leur contenu. Les particularités de ces catégories impliquent des stratégies de consultation différentes.
Première catégorie :
L'information est unitaire et l'ordre chronologique est important.
Exemples d'archétypes de documents : fiction, bibliographie, essai, ...
Stratégie de consultation :
Le document est, en général, consulté dans son intégralité et de manière linéaire (on commence par le début et on termine par la fin). On effectue peu de retours en arrière - s'il y en a, ils sont locaux. La structure du document est peu importante et sa consultation ne nécessitera pas, a priori, de fonctions d'accès sophistiquées.
Deuxième catégorie :
Le document est composé d'un ensemble d'informations parcellaires organisées mais relativement indépendantes.
Exemples d'archétypes de documents : documentation technique, acte de séminaire, recueil de poèmes, didacticiel, ...
Stratégie de consultation :
La consultation se fait linéairement et intégralement mais seulement pour une partie spécifique du document. C'est à dire que la phase de consultation s'effectue en deux temps : on s'attache, d'abord, à localiser l'information, ceci se fait, en général via des pointeurs (index, table des matières); une fois la partie intéressante atteinte, elle est, en règle générale, entièrement lue.
L'organisation du document joue un rôle très important.
Le concept hypertexte se justifie pleinement puisqu'on doit pouvoir rapidement localiser une partie précise du document.
Troisième catégorie :
Les parties d'information sont indépendantes et possèdent souvent un caractère éphémère.
Exemple d'archétypes de documents : article de journal, courrier, petite annonce, ...
Stratégie de consultation :
Lecture en survol, en diagonale
Lecture à plusieurs degrés d'intérêt
La structure est importante au niveau du système d'organisation (le journal, la boite aux lettres) et non pas au niveau de l'information finale (l'article, la lettre).
Quatrième catégorie :
Le document se présente sous forme de liste présentant des entrées indépendantes les unes des autres.
Exemples d'archétypes de documents : annuaire, liste, dictionnaire, ...
Stratégie de consultation :
L'accès se fera avantageusement avec un outil de recherche. L'occurrence sera lue, le plus souvent, dans son intégralité.
Nous énumérons ici des fonctionnalités (des plus élémentaires aux plus poussées) nécessaires à une navigation efficace dans un document sonore.
Pour imaginer ces fonctions, nous avons voulu transposer les métaphores du magnétophone et du lecteur de documents papiers aux outils de lecture de livres parlés tout en intégrant les besoins des utilisateurs non-voyants.
Dans ce chapitre, nous parlerons d'unités d'information pour désigner les différents niveaux d'accès à l'information. Par exemple, ces unités pourront être les phrases, les paragraphes, les chapitres, ... Elles dépendent de la structure du document et des besoins concernant la navigation des auditeurs du document.
Fonctionnalités de base du magnétophone :
avance rapide
lecture
pause
stop
retour rapide
Ces fonctions permettent des déplacements plus rapides et plus précis que ceux du noyau de base. On passe directement au début de l'unité d'information suivante ou précédente. Suivant l'unité d'information choisie, les déplacements seront plus ou moins précis. Elles reposent sur des techniques plus poussées (adressage direct, indexage, ...).
Remarque : Il n'est généralement pas besoin de descendre plus bas que l'unité de la phrase. Les manipulations locales (au sein de la phrase) se font en utilisant les fonctions du noyau de base, comme avec un magnétophone normal (maintien de touches appuyées).
Ces fonctions permettent à l'utilisateur de poser, pendant l'écoute d'un document, des notes qu'il pourra retrouver lors d'une lecture ultérieure.
Il existe deux types d'annotation :
Ces deux types peuvent être personnels ou publics.
Les notes personnelles demandent une identification du lecteur (N'est ce pas trop lourd ?), et supposent le partage des documents (Est-ce un but ?).
Lors d'une synchronisation entre le support sonore et textuel du document, le suivi d'annotation pose problème. En effet, une annotation sonore ne possédera pas son équivalent textuel sauf par l'usage d'une entrée orale de type dictée vocale [Jac95].
Ce concept est un sous ensemble du concept hypertexte bien connu. Une brève description est donnée ci-dessous, pour plus de détails se rapporter au chapitre 6.2. Ce mécanisme permet d'établir un lien entre une partie précise d'un document et une autre. Un bouton (ou ancre) est préalablement posé par l'auteur dans le document. L'activation de ce bouton, lors d'une lecture, entraîne le déplacement vers la partie liée. En général, une liaison est établie entre deux idées corrélatives ; ce qui permet une navigation par association d'idée, comme nous le faisons dans une discussion de manière naturelle.
Cette fonction se propose de recréer une lecture en diagonale d'un texte. Il existe plusieurs techniques pour accélérer la prise de connaissance d'un document. SpeechSkimmer [Aro93] utilise le compactage de la parole pour accélérer la restitution. Dynamique Soundscape [KS97] utilise l'effet " cocktail party " pour permettre à l'utilisateur de trier les informations pertinentes issues de plusieurs sources sonores.
Nous proposons ci-dessous une solution voisine des fonctions des lecteurs de disque compact musicaux. L'intégralité du texte sera lue uniquement si elle est reconnue par l'usager comme pertinente par rapport 'a son but. Dans le cas contraire, on pourra passer à une partie suivante, plus ou moins éloignée en fonction du degré d'intérêt de lecture, en espérant qu'elle contienne l'information suivante.
Dans le cas d'une structuration phrase/paragraphe, cela pourrait donner :
Le changement du niveau d'intérêt doit être facile et rapide.
Ces fonctions de recherche sont identiques à celles qui opèrent sur le texte. Des études ont été menées dans ce domaine. Elles utilisent les algorithmes de reconnaissance de la parole pour rechercher des mots clés et fonctionnent en temps réel [Gel97].
Ces fonctions ont pour but de fournir, à tout moment, la position dans le document (position en pourcentage, chemin dans l'arborescence de la structure, rubriques, durée, adresse précise, ...). Sur un document électronique (sonore ou pas) le concept de page, possède, selon nous, un intérêt limité si ce n'est pour un travail collaboratif avec un voyant utilisant le support textuel du document. Des mécanismes plus précis qu'un simple numéro de page peuvent être imaginés.
Au premier contact avec un document, il est intéressant de fournir des informations sur la taille, l'auteur, la date. Là aussi, plusieurs niveaux de description peuvent être proposés: détaillé/succinct.
Cette fonction peut fournir : le nom de l'auteur - la taille du document la date de rédaction - une liste de mots clés - un résumé d'une phrase.
Cette fonction garde en mémoire les unités d'information (resp. liens) ayant été lus (resp. activés) par le logiciel. On peut ainsi revenir facilement sur une partie de texte déjà consultée.
Cette fonction offre à l'utilisateur la possibilité de poser dans le texte un ensemble de marqueurs qui fournissent un lien direct sur des parties du texte. Ils sont gérés par l'utilisateur et persistent d'une session de lecture à l'autre.
Un marqueur particulier peut être défini : le marque- page. Il est destiné à marquer la position de la dernière consultation. Il est géré par le système.
Il apporte une aide sur l'orthographe d'un mot. Il nécessite la possession du texte parallèlement au document sonore ou éventuellement un accès à une base de données lexicales.
Les attributs typologiques apportent des compléments sémantiques sur le texte : on écrira, par exemple, en gras des mots importants. Afin de restituer ces attributs, il est possible de les fournir, en complément, en utilisant une autre modalité de restitution ou de modifier, a posteriori, les caractéristiques sonores du passage en question. On pourra se rapporter aux travaux de Truillet [Tru96].
Ce sujet est encore expérimental [Gel97].
Cette fonction est l'analogue des commandes copier/couper/coller sur le texte.
De toutes ces fonctions émerge un ensemble de caractéristiques communes que doivent posséder les outils de lecture de documents sonores. Nous regrouperons ces critères sous le terme de qualités ergonomiques que nous détaillons ci-dessous.
L'utilisateur doit être en mesure de :
- jongler d'une fonctionnalité à l'autre très rapidement ;
- interrompre et reprendre facilement et à tout instant une lecture (une consultation doit pouvoir être interrompue) ;
- paramètrer les caractéristiques de l'application comme la hauteur de la voix, le volume et surtout la rapidité de lecture (lorsque l'utilisateur est habitué, il désire augmenter la vitesse de restitution pour plus d'efficacité) ;
- changer facilement de niveau de précision pour certaines fonctions (par exemple les fonctions 5 et 7).
La table 5.1 présente le degré d'adéquation d'un mécanisme pour une catégorie de document telles qu'elles ont été définies dans la section 5.1.
Si l'on retient uniquement les fonctions les plus utiles pour une catégorie (trois étoiles dans la table précédente), on observe la répartition décrite sur la figure 5.2.
On peut remarquer que l'ensemble des fonctions de la catégorie I est totalement inclus dans celui de la catégorie III. Les fonctions 7 et 9 ne sont pas considérées très utiles. Inversement, la fonction 1 et les critères ergonomiques (a) sont considérées nécessaires pour toutes les catégories. Les fonctions de déplacements avancés (2) sont communes à trois catégories (sur quatre).
Cette classification est purement théorique. Il ne nous semble pas judicieux de la faire persister dans un cadre applicatif ; car se pose alors le problème de trouver à quelle classe appartient le document à consulter.
Selon nous, un outil de consultation doit posséder l'ensemble des fonctionnalités permettant la consultation de documents de n'importe quelle catégorie et ne pas se limiter aux spécificités d'une seule. Certains documents peuvent être de nature hybride et requérir alors des fonctionnalités appartenant à plusieurs de nos catégories. Dans le même sens, il faut aussi éviter des outils " à mode " de consultation qui fourniraient les fonctionnalités de navigation selon la nature spécifiée.

Fig. 5.2 - Organisation des fonctions entre les différentes catégories (les numéros entourés désignent les fonctions)
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Cat. I |
Cat. II |
Cat. III |
Cat. IV |
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1 Fonctions de navigation usuelle |
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*** |
*** |
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2 Fonctions de déplacement avancées |
* |
*** |
*** |
*** |
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3 Annotations |
* (a) |
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*** |
- |
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4 Concept hyperlien |
- |
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5 Parcours rapide |
- |
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*** |
- |
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6 Fonction de recherche |
* |
** |
** |
*** |
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7 Fonction de repérage spatio/temporel |
** |
* |
** |
- |
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8 Fonction de présentation |
*** |
** |
*** |
* |
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9 Historique |
- |
** |
* |
** |
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10 Liste de marqueurs |
* |
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*** |
** |
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11 Mécanisme d'épellation |
* |
** |
** |
*** |
|
12 Restitution des effets typographiques |
- |
*** |
** |
* |
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13 Indexation du contenu sémantique |
- |
** |
*** |
- |
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14 Possibilité de capture |
* |
** |
** |
*** |
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15 Ergonomie |
*** |
*** |
*** |
*** |
Tab. 5.1 - adéquation entre catégories de documents et mécanismes (les étoiles symbolisent le degré d'intérêt (de 0 à 3) du mécanisme pour la catégorie)
(a) Pour un roman, la prise de note peut se justifier par le relevé de citations de l'auteur ou pour un travail d'analyse de œuvre comme, par exemple, une fiche de lecture. Elle se justifie complètement pour les essais pour lesquels il est courant d'effectuer une synthèse.
Un peu paradoxalement, ce n'est pas à l'outil mais à l'utilisateur à s'adapter au document. Ceci se justifie par le fait que l'utilisateur adapte naturellement sa stratégie de consultation au document selon ses besoins. Toute autre stratégie impliquerait, à notre sens, des limites qui, dans certains cas, restreindraient les capacités de navigation; ce qui irait à l'encontre de nos objectifs.
1: Des expressions comme écoute en diagonale pour lecture en diagonale peuvent paraître déroutantes. ![]()
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